Faut-il aider les pays « pauvres » ?
Résumé
Mots-clés — aide ; pauvreté ; coopération ; développement ; dépendance ; solidarité internationale
Abstract
Keywords — aid; poverty; co-operation; development; dependency; international solidarity
Dans son Essai sur le don, Marcel Mauss montre que le don n’est jamais un geste isolé. Il crée toujours une relation entre celui qui donne et celui qui reçoit. Le premier n’abandonne jamais simplement une chose ; le second ne peut considérer qu’il n’a aucune obligation au seul motif qu’il n’a rien payé au donateur. Le don appelle toujours une réponse. Il rapproche, mais il lie aussi.
Ce que Mauss observe entre les individus permet d’interroger autrement les rapports entre États. Depuis plus d’un demi-siècle, une partie du monde — disons-le clairement : le monde occidental — s’est installée dans la position de celui qui donne, tandis qu’une autre — les pays dits « pauvres » — se trouve dans celle de celui qui reçoit. Le vocabulaire lui-même a consacré cette répartition : d’un côté les pays « donateurs », de l’autre les pays « bénéficiaires ». Entre ces deux pôles circule ce qu’il est convenu d’appeler « l’aide internationale ».
Sa diminution actuelle provoque, à juste titre, de vives inquiétudes. Des programmes ferment, des distributions alimentaires sont réduites, des personnels sont licenciés. Lorsqu’un financement retiré signifie moins de nourriture, moins de soins ou moins de protection pour ceux qui en dépendent, l’urgence s’impose.
Mais cette urgence ne dispense pas d’examiner la relation elle-même. Aider suppose qu’un manque puisse être comblé, que celui qui est tombé puisse se relever, que celui qui traverse une difficulté puisse retrouver ses moyens. Dans son sens ordinaire, l’aide tend donc vers sa propre disparition : elle remplit sa fonction lorsqu’elle devient inutile.
Dès lors, une aide qui se prolonge de génération en génération change de nature. Elle ne répond plus seulement à une difficulté passagère ; elle finit par organiser durablement la relation entre celui qui donne et celui qui reçoit. C’est cette permanence qu’il faut interroger.
Une construction de l’après-guerre
L’assistance entre États n’est pas née en 1945. Prêts, subventions, concessions, alliances, investissements et secours existaient auparavant. L’après-guerre a toutefois donné à l’aide une architecture institutionnelle durable : plan Marshall, OECE, Point Four, Banque mondiale, Association internationale de développement, Comité d’aide au développement, puis définition de l’aide publique au développement.
Le vocabulaire s’est installé avec les institutions. Il y eut des donateurs et des bénéficiaires, des pays développés et des pays en développement, de l’assistance technique. Ces mots décrivaient des écarts réels de ressources et de capacités. Ils ont aussi organisé la relation autour d’une asymétrie.
Lorsque l’aide finit
Le plan Marshall avait une durée déterminée. Le Japon, entré à la Banque mondiale en 1952, emprunta entre 1953 et 1966. Trente et un prêts, pour 863 millions de dollars, contribuèrent notamment au financement de l’électricité, de la sidérurgie, de Toyota, de Mitsubishi Shipbuilding, de Kawasaki Steel, des autoroutes, de l’eau et du Shinkansen. En 1967, le Japon cessa d’être emprunteur de la Banque mondiale. Il remboursa son dernier prêt en 1990 et devint ensuite créancier et actionnaire important.
La Corée du Sud reçut une aide internationale considérable après la guerre de Corée. Elle quitta la liste des bénéficiaires de l’APD du CAD en 2000 et rejoignit ce même comité comme donateur en 2010. Elle avait créé l’EDCF en 1987 et la KOICA en 1991.
Ces trajectoires ne constituent pas des recettes transposables. Elles montrent simplement que la position de bénéficiaire peut avoir une fin.
Soixante années ne racontent pas la même histoire
Dans plusieurs pays africains, l’aide accompagne au contraire plusieurs générations. Cela ne signifie pas que toutes leurs économies en dépendent de la même manière.
En 2023, l’APD nette représentait environ 6,27 % du revenu national brut du Sénégal, 2,46 % de celui du Kenya, 2,06 % de celui du Ghana, 1,97 % de celui du Cameroun, 1,50 % de celui du Botswana et 0,60 % de celui de Maurice.
Botswana et Maurice restent éligibles à l’APD tout en en dépendant relativement peu à l’échelle de leur économie. Recevoir de l’aide, dépendre de l’aide et sortir de l’aide sont trois réalités différentes.
Les dollars ne disent pas tout
Le montant reçu ne suffit pas à décrire une relation. Un financement peut construire une route, former des ingénieurs, financer durablement un service public ou imposer l’achat de biens au fournisseur du pays donateur.
L’OCDE estime que l’aide liée, qui limite les possibilités d’achat du bénéficiaire, peut renchérir les coûts de 15 à 30 %. Un dollar d’aide n’a donc pas le même effet selon les conditions qui l’accompagnent.
Celui qui reçoit possède aussi quelque chose
La représentation du donateur comme celui qui possède et du bénéficiaire comme celui qui manque devient plus fragile lorsqu’on regarde ce que chacun apporte à la relation.
Un pays peut manquer de capitaux et posséder du pétrole, du cobalt, de l’uranium, un marché, une position géographique, un vote dans une organisation internationale ou une importance stratégique. Celui qui reçoit un financement n’est pas nécessairement dépourvu de ressources recherchées par celui qui le finance.
L’intérêt de celui qui donne
L’aide internationale n’est pas extérieure aux intérêts des États. Elle a servi pendant la guerre froide, accompagne des alliances, facilite parfois l’accès à des marchés ou à des ressources et participe à des stratégies d’influence.
Constater ces intérêts ne suffit pas à conclure que toute aide serait un instrument de domination. Cela oblige en revanche à regarder simultanément ce que reçoit le bénéficiaire et ce que recherche le donateur.
Pouvoir refuser
Une relation change lorsque celui qui reçoit dispose de plusieurs partenaires, peut mobiliser des ressources internes ou peut différer un projet. Sa capacité de négociation augmente.
La dépendance apparaît plus nettement lorsqu’un financement ne peut être remplacé sans provoquer l’arrêt d’un service essentiel, d’un programme ou d’un investissement. La question n’est donc pas seulement celle du volume de l’aide, mais celle des alternatives.
Ce qui demeure après l’aide
Une route reste. Une compétence peut rester. Une institution renforcée peut rester. Mais un service dont le fonctionnement courant dépend indéfiniment d’un financement extérieur peut s’arrêter avec lui.
Une aide justifiée par une insuffisance devrait pouvoir être interrogée à partir de ce qu’elle laisse derrière elle : davantage de capacité à agir, ou la nécessité de demander de nouveau.
Coopérer
Le mot coopération propose une autre représentation de la relation. Il suppose que chacun puisse avoir quelque chose à apporter et quelque chose à rechercher.
Le mot ne supprime pourtant pas les rapports de puissance. Appeler « partenariat » une relation très inégale ne la rend pas égale. La coopération se juge aussi à la capacité réelle des parties à négocier, choisir et refuser.
Faut-il aider les pays « pauvres » ?
Lorsqu’une vie dépend immédiatement de nourriture, de soins ou d’un abri, l’aide humanitaire répond à une nécessité qui se discute autrement que la relation économique de long terme.
Mais lorsqu’une relation d’aide traverse les générations, la question de sa finalité demeure. Mauss rappelait que le don crée un lien. Entre États, il faut aussi demander ce que ce lien produit.
Une aide au développement peut être jugée à une question simple : rend-elle progressivement celui qui la reçoit capable de se passer de celui qui la donne ?
Si, plusieurs générations plus tard, la dépendance demeure, ce n’est plus seulement le montant de l’aide qu’il faut examiner. C’est la relation elle-même.
Discussion autour de l’article
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